On lui a ordonné d'aller se promener.
Littéralement.
Le message a été glissé sous sa porte. On lui priait d'aller visiter les remparts. La grande porte, plus précisément. Elle ne s'est pas vraiment posée de question. Elle sait que le sens surgira en temps voulu. C'est sans doute l'un des aspects les plus motivants du travail proposé par l'Enkidu. La certitude de se retrouver confronté à une situation surprenante, inédite. Oh, périlleuse, souvent. Bien entendu. Où l'intérêt serait-il sinon ? L'essence de cette profession vient de là : les porteurs du germe sont non seulement inconscients mais également dangereux.
Il n'y a pas à craindre. Le travail doit être fait, le travail sera fait. Deliah ne fuit pas, ne fuit plus. Elle accomplit.
La voilà donc, qui s'approche des gigantesques vantaux. Déterminée, presque joyeuse. Des ombres s'approchent d'elle... un geste de la main. Ils reculent le long des murs, à la périphérie de la vue, dans leur monde. Elle est une lame de l'Enkidu. Ni bourreau, ni exécuteur. Pilier de cette société, parmi d'autres. La rapière qu'elle porte au côté de détonne pas, tant elle la porte avec naturel. Evidence, même.
Tiens ? Un petit groupe entre en collision avec l'Harmonie créée quelques instants. Il y a...
*Combien ?*
Elle ne parvient pas à les distinguer. Formes mouvantes et chatoyantes... Ils brouillent cette réalité, qui lui semblait à l'instant si fiable, si immuable. Elle en éprouve un vif agacement. Sans qu'elle y pense, sa main vient caresser le fourreau de son arme.
Non, il y en a un. Un qui n'est pas comme les autres. Immobile à cette distorsion, il observe. Frêle mais d'une solidité sans égal, Deliah le sent. D'où tire-t-il cette puissance, elle l'ignore. Quelle importance. C'est lui. Lui qu'elle devait rencontrer. Elle avance. Elle a choisi d'ignorer ce trouble, même s'il se trouve à présent à quelques mètres d'elle. Aucun intérêt. S'il le faut, s'il se montre dangereux, elle l'effacera. Un pas, l'autre.
Elle le reconnaît.
Ainsi, c'était donc cela. Bien entendu. Quelle est la raison d'être de l'Enkidu, sinon de servir une hydre sur le corps de laquelle reposent les fondations de ce monde balbutiant. Et il est sans doute l'une des têtes les mieux couronnées de ce monstre grotesque et majestueux. Légère, elle s'avance. Elle ne s'incline pas - à quoi cela servirait-il - elle se contente de faire part de sa présence, parce qu'il e faut, parce qu'il s'agît sans aucun doute d'un élément qu'il est important de rendre compte.
"Monseigneur Mearas."