Cela faisait maintenant deux ans et Méphistophélès, assit à son bureau
décida de se renseigner tout d’abord sur toute cette agitation avant
d’aller voir si le petit bourgeon de rose qu’il avait vu avec
délectation apparaître sur son rosier avait enfin éclot.
Sortant de sa chambre en simple tunique blanche il avisa deux servantes qui parlaient à voix basse et se dirigea vers elles.
- Bonjour mesdames ! Que me vaut donc le plaisir de vous voir aussi
pimpantes ? Vos joues sont rougies, votre œil pétillant et toutes ces
messes basses m’informent d’un évènement important dont je ne sais le
sujet.
- Oh Monsieur ! Lança l’une d’elle tandis qu’elles s’inclinaient, Monsieur votre père a enfin pût obtenir grâce à une vente aux enchères l’une de ces Étoiles.
- Une Étoile ?
Ainsi donc son père avait mit une fortune colossale pour l’un de ces êtres à
moitié mystique censé avoir volé la lumière et exercer un souhait ?
- Oui Monsieur et l’Étoile ne devrait pas tarder à arriver. Monsieur
votre père a fait préparer une chambre au troisième étage fermée à clé
sans poignée à l’intérieur juste pour que l’Étoile soit à son aise mais
ne puisse s’enfuir !
- Et maintenant Monsieur, toute votre famille donne conseil pour savoir quel sera le vœu à exaucer !
Méphistophélès resta un instant pensif et assez sceptique.
Il ne comprenait pas l’utilité de l’Étoile. Après tout, ils étaient
riches, respectés, n’avaient rien à envier aux autres… Pourquoi diable
son père avait-il crû bon d’acheter une Étoile… Et surtout quels vœux
étaient-ils donc proposés lors de ce conseil ? Méphistophélès
n’arrivait même pas à en trouver un pour satisfaire une envie égoïste.
Saluant les deux jeunes femmes, il se dirigea vers le jardin. Le temps était
lourd et il songea avec un peu de terreur craintive qu’une tempête
allait éclater le soir même ou bien le lendemain. Il allait falloir
protéger son précieux rosier de cette intempérie qui était toujours
très violente et dangereuse pour les plantes…
Il aperçut de loin son rosier et pressa le pas, un sourire aux lèvres, en voyant qu’effectivement son bourgeon avait éclot. Il s’agenouilla, ravi
qu’après tant d’année son système avait enfin marché… mais alors qu’il
éteignait les U.V et enlevait ses lunettes pour mieux contempler la
beauté de sa fleur, il se rendit soudain compte que cette dernière
était fanée.
La fleur était morte.
Le désespoir le prit et il cueillit avec délicatesse la fleur du bout de ses doigts, le regard ravagé par une tristesse toute enfantine et silencieuse. Il se leva, les jambes un peu tremblantes, haïssant soudain ce monde injuste
qui ne pouvait faire durer les beautés, les rendant douloureusement
éphémères et regagna les couloirs.
Il entendit avec un peu de lassitude que l’Étoile venait tout juste d’arriver et avait regagné ces appartements tandis que son père se dirigeait au Conseil. Personne ne lui avait demandé son avis pour un vœu… non… Sa famille se fichait bien de ses propres désirs, ne le considérant que comme un fantasque littéraire dépourvu d’intérêts.
Le cœur lourd, il prit les escaliers mais ne s’arrêta pas au deuxième étage où était sa chambre.
Non, il continua, le pas lourd, le regard un peu vide, ses mains
pressant la rose aux pétales noirs contre son cœur et il arriva au
troisième étage.
Il chassa avec désinvolture les quelques serviteurs qui traînaient près d’une porte et s’y adossa en soupirant.
- Vous semblez bien triste… murmura une voix frêle de l’autre côté de la
porte et Méphistophélès songea que l’Étoile ne devait pas être plus
vieux qu’un adolescent.
- Peut-être…
- Vous êtes l’un des membres de la famille qui m’a acheté ?
- Le dernier fils…
- … oh… Pourquoi donc n’êtes vous pas allé présenter votre souhait ?
La voix de l’Étoile s’était faite résignée et il songea avec un peu
d’ironie que comme lui, personne ne lui avait demandé son avis. Il
n’avait été considéré que comme une machine à souhait et lui comme un
écrivain déluré. En un sens, ils se ressemblaient.
- Parce que mon souhait ne compte pas.
- Vous en avez donc un ?
- … Je ne sais pas…
Il y eut un instant de silence où Méphistophélès plia ses jambes de
manière à laisser reposer son visage contre. Puis sa voix, plus faible
qu’un murmure, demanda:
- Est-ce vrai que quand vous réalisez un vœu, vous souffrez ?
- … Oui…
- Mais pourquoi donc réalisez les souhaits des gens ?
- Parce que l’on nous y force souvent.
- …. Je crois que je serais déçu par moi-même si je réalisais un vœu égoïste en échange de mon existence.
- Alors sachez que les Étoiles pensent comme vous majoritairement, dernier fils de la famille Albërick…
Méphistophélès regarda sa rose avec tristesse et eut un nouveau soupir.
- Je n’ai jamais fait de vœu pour obtenir ce que je souhaitais depuis toujours… peut-être aurais-je dû…
- Quel était votre souhait ?
- … Que les roses soient éternellement mes amies.
- Vous n’avez donc pas d’amis ?
- Je n’ai que les livres… amis fidèles et cultivés certes… mais la
présence humaine me manque cruellement. Je ne sors pas dans les soirées
mondaines où mes frères sont mendés.
- Je ne trouve pas que votre vœu soit trop égoïste…
- C’est un vœu pour l’instant qui ne peut être réalisé… Voyez-vous je
tiens entre mes mains ma première amie qui sera la dernière… La fleur
est morte tout comme le rosier le sera dès ce soir à cause de la
tempête qui s’annonce… Mon vœu est irréalisable.
- … je pourrais vous l’exaucer.
Méphistophélès eut un brusque sursaut et murmura rapidement.
- Allons, tu ne dois pas. Ma famille va venir tantôt pour t’annoncer le
souhait choisit… Je ne veux pas gâcher ton existence pour un simple
plaisir personnel, j’aurais trop honte.
- Vous êtes la première personne que je rencontre qui pense à nous en tant que personne avant d’être des « machines à souhait »… Et tant qu’à mourir dans la douleur, autant rendre vraiment quelqu’un heureux, même si je pense que les véritables amis sont mieux pour nous.
Méphistophélès se releva rapidement et tapa sur la porte.
- Je t’interdis de réaliser ce souhait ! Tu m’entends je le l’interdis !!!
Mais sa demande là ne fut pas exaucée car à peine quelques secondes plus
tard un cri horrible d’agonie retentit dans la pièce. Affolé, le jeune
homme alla se plaquer contre le mur, sa rose tombant au sol. Les
serviteurs accoururent au bruit, se demandant ce qui pouvait bien se
passer mais l’horreur les figea quand Wilhem d’Albërick arriva à son
tour, déverrouillant la porte.
Ne pouvant soutenir cette vision qu’il savait dû par sa faute, Méphistophélès baissa la tête, regardant avec intensité la rose noire tombée au sol.
- Qui a forcé l’Étoile à exaucer son souhait ? Demanda la voix implacable du père de Méphistophélès.
Seul le silence lui répondit.
- QUI A OSE ???
- … C’est moi…
La voix frêle avait retentit dans le couloir silencieux et tous se
tournèrent vers la silhouette affaissée contre le mur dont le regard ne
quittait pas la fleur.
- Toi… Comment as-tu pût…?
Méphistophélès releva vivement la tête:
- Je lui ai dis de n’en rien faire, je vous le jure père, mais il ne m’a pas écouté et…
- ASSEZ !!!
Il vit alors avec effroi son père s’avancer en brandissant sa canne, la rage déformant ses traits.
- Sais-tu seulement combien cela m’a coûté d’acheter une Étoile !!! Le sais-tu seulement ????
La canne fut brandie et retomba sur lui avec élan. Muet de stupeur il s’effondra à terre, attendant le coup… qui ne vint pas.
Ses mains s’écartèrent de son visage et il s’aperçut avec surprise que son père semblait se débattre contre quelque chose.
Son regard descendit à la jambe du pantalon de son géniteur et il
entraperçut une liane bordée d’épine nouée à la cheville. Au bout de
cette liane, la rose soi-disant morte qui semblait reprendre vie petit
à petit.
- Qu’est-ce donc que ces diableries ??? Demanda son père en un murmure et la rose ondula soudain au sol, tel un serpent, pour aller se caller contre le torse de Méphistophélès, dardant ses épines d’ébènes contre son propre père.
Ce dernier regarda tour à tour la fleur puis son fils et lâcha en un souffle.
- Regagne immédiatement tes appartements et que je ne te revois plus de la soirée.
- Père… mon souhait était…
- JE NE VEUX RIEN SAVOIR ! HORS DE MA VUE !!!
Tremblant de terreur, Méphistophélès s’éloigna sous les murmures des domestiques.
Il ne sortit de sa chambre non pas le lendemain comme convenu, son père
étant dans un tel état de fureur qu’il avait déjà giflé trois
domestiques ainsi que son fils aîné.
Ces deux frères d’ailleurs passaient souvent devant ses appartements pour le railler, se moquant de ce jeune frère imbécile qui avait gâché l’espoir de la famille pour devenir jardinier.
Muet de honte, Méphistophélès s’efforça d’étudier
pendant ce « répit » la fleur qui ne l’avait pas quitté, commençant à
donner naissance à un lierre qui recouvrit les murs de sa chambre
rapidement puis à des bourgeons qui eurent tôt fait d’éclore.
Ces fleurs étranges semblaient être animées d’une vie propre et n’avaient
pas besoin de lumière, se contentant de piquer de leurs épines le bout
des doigts de leur maître pour en absorber les quelques gouttes de sang
qui s’en échappaient.
Puis Méphistophélès se décida à sortir de sa chambre, s’attendant au courroux d’un père qui préféra l’ignorer, songeant à racheter une Étoile et donc à s’endetter ainsi un peu plus.
Son fils l’évita alors soigneusement, se concentrant de son travail à
la Bibliothèque et de ses écrits, ses roses ne le lâchant plus, vivant
soit dans ses cheveux, soit dans ses vêtements ou les deux.
Il décida aussi de suivre les conseils que l’Étoile lui avait donné avant
de mourir, sortant beaucoup plus dans des soirées et rencontrant des
gens plus ou moins intéressant.
Ces derniers eurent tôt fait d’apprendre le souhait qu’il avait fait et le surnommèrent ainsi dans son dos: Le comte des Roses.