Histoire:
Un cri déchira le silence de cette nuit d’été. Un cri d’enfant, un cri de bébé. Brandon sortit. C’était un vieux plébéien veuf, dont le dos était courbé par le poids des années, mais qui avait un visage aux yeux clairs et perçants, que les rides adoucissaient. Sa main droite agitait une lampe devant ses yeux fatigués. Un autre bruit déchira le silence… Si on peut parler de silence quand la circulation bruyante d'une ville telle que Tsel s'en donne à coeur joie et que des centaines de personnes sont encore éveillées à 23h passées. Revenons-en au bruit qui trouble le « silence ». Cette fois ce n’était pas des pleurs d’enfants, mais des rires. Des rires joyeux et tellement mignons…
Brandon se dirigea vers l’origine du bruit, un peu trop loin dans la décharge à son goût. Et il découvrit là un nourrisson entièrement nu. Une petite fille qui agitait ses gambettes avec joie et qui babillait gentiment en serrant contre elle le chat que Brandon avait perdu ce matin. Attendri par ce spectacle, le vieil homme se pencha et saisit le bébé et l'animal avec une douceur qui surprenait chez un homme si solitaire.
Quelques instants plus tard, il déposait l’enfant et le chat sur une couverture dans son appartement exigu. Et, chose étrange, une larme coula à son oeil, tandis qu’il contemplait les yeux rouges de la fillette. Il murmura un prénom que le vent emporta…
***
Phoebé sauta de son lit, qui était plutôt un carton sur le sol sur lequel étaient posés des journaux et une fine couverture, et alla ouvrir les volets. Le soleil inonda la hutte.
“Grand-père, lève-toi!”
Elle se mit à préparer le petit-déjeuner, un morceau de pain lyophilisé et de l'eau, puis se dirigea vers le lit, plus conventionnel, de Brandon, et ce n’est qu’à ce moment-là qu’elle remarqua que le lit du vieil homme était vide. Alors, un sourd pressentiment la prit, comme un scorpion qui piquerait au coeur, encore et encore.
Elle fila hors de l'appartement et cria, et appela, tant et tant de fois que l’Echo crut devenir sourd et muet tout en arpentant les ruelles de la périphérie et en courant à travers la décharge. Mais Brandon ne répondit pas. Phoebé fila à tous les endroits où il aurait pu être, mais personne, personne… Alors elle se rendit à la Ville Basse.
Arrivée là, la fillette fila chez La Madame. C’était la seule amie que Phoebé connût à Brandon, bien qu’elle sût que son métier ne fût pas des plus honorables : elle était à la tête d’une Maison Close, une des plus fréquentées de la ville d’ailleurs…
Quelques instants plus tard, elle pénétrait dans le boudoir de la Madame. Celle-ci se précipita vers la petite fille et l’embrassa. La fillette faillit s’étouffer avec le parfum de la grosse dame…
"Chérie! Que fais-tu ici?“
C’était ainsi que la Madame appelait Phoebé : Chérie. Elle ne voulait pas l’appeler autrement. Mais l'enfant n’y songeait pas à cet instant : elle voulait savoir où était Brandon et ce qu’il faisait. Elle coupa alors la parole à la Madame qui voulait l’assommer de questions et lui demanda d’une voix inquiète, fébrile et pressante :
« Où est Brandon ? »
Immédiatement, avec ce 6e sens de citadine, la propriétaire de la maison close comprit qu’il y avait un souci. Et elle savait des choses. Depuis longtemps déjà elle mettait Brandon en garde : son passé le rattraperait un jour ou l’autre. Il semblait que ce jour fût arrivé. Une moue inquiète passa un instant sur son visage soucieux, mais disparut rapidement. Phoebé l’avait cependant vu, et le scorpion qui s’était installé sur son coeur piqua à nouveau.
« Je ne sais pas, Chérie. »
L'enfant tomba à genoux, terrassée par l’inquiétude. Elle mit ses mains sur son visage, comme pour essayer de rattraper les larmes qui coulaient à présent à flots, mais ses mains furent vite trempées, autant que ses joues, que ses lèvres, que sa robe.
« Tu ne sais vraiment pas ? S’il te plaît, dis-moi que tu sais... Dis-moi... »
Elle ne put continuer, trop interrompue par ses hoquets répétés.
La Madame réfléchit, mais rien ne vint. C’est à ce moment qu’un soldat entra.
« La Madame, on a b’soin d’toi pour r’connaitre un macchabée. »
Pas besoin de réfléchir beaucoup pour la Madame. Le macchabée, c’était Brandon. Phoebé releva la tête et demanda :
« C’est quoi un macchabée ? »
La Madame voulut répondre, mais déjà le soldat lui coupait la parole.
« Un macchabée, c’est un cadavre. »
Phoé tressaillit, puis se remit à pleurer encore plus fort. Le soldat eut un regard étonné puis haussa les épaules au regard meurtrier que lui lança La Madame. Puis d’un geste il lui fit signe de venir. Une petite voix le retint, une petite voix très triste.
« Je peux venir ? »
Et, à nouveau, il répondit avant La Madame.
« Tu peux venir, mais c’est pas beau à voir... »
***
Ils avaient marché pendant 10 minutes dans les ruelles obscures de la ville, et semblaient tous trois frappés de mutisme. Phoebé, parce qu’elle essayait de se persuader que ce n’était pas son grand-père adoptif, La Madame parce qu’elle était préoccupée et le soldat parce qu’il ne savait pas quoi dire. Quand enfin ils arrivèrent sur le lieu du crime il frappa à la porte, marmonna un mot de passe et fit signe à ses « invitées » de rentrer.
Phoebé poussa un cri et se précipita vers le corps, qui gisait dans une énorme mare de sang. Elle voulut l’enlacer, mais un soldat la retint avec brusquerie et elle ne put que pleurer, pleurer et pleurer...
***
5 ans plus tard...
« Phoé! Où es-tu? »
La Madame grommela. Cette fillette la ferait mourir d'énervement!
« Phoé! »
Un petit rire lui fit lever la tête. Elle s'était perchée sur le toit l'insolente!
« Descends de là immédiatement!
- Oui oui... Ooops... »
Phoebé dérapa sur les tuiles mal fixées et deux d'entre elles se détachèrent. En plein sur la tête de La Madame. Du sang! Encore du sang! Tout devient noir... Je tombe...
***
« Bé... Ebé......... Phoebé... Poebé! »
« Hein, quoi? On attaque? »
« Ah enfin tu te réveilles! A cause de toi, La Madame est entre la vie et la mort. Si ça s'trouve elle va mourir! »
Phoebé réagit immédiatement : elle sauta du lit et s'enfuit dans la Ville Basse, des larmes coulant déjà. Elle remarqua à peine qu'elle quittait le quartier de La Madame et zigzaga longtemps avant de s'assoir, ou plutôt, de se laisser tomber sur un ... banc. Et elle se mit à pleurer, pleurer.
« C'est de ma faute si La Madame va mourir! De ma faute! »
Et les larmes continuèrent à couler, encore et encore.
Et tout à coup, elle crut mourir. Une douleur sans nom prit possession de son oeil droit et elle se plia en deux en un cri muet, tentant de diminuer la douleur en appuyant sa main fraîche sur sa paupière. Peine perdue, la douleur ne partait pas.
Soudain, un chat arriva devant, non pas qu'elle le voyait, pliée en deux comme elle l'était, mais elle le remarqua quand il miaula. Curieuse, elle releva la tête, et le félin bondit. Il atterrit sur elle et elle bascula en arrière, trop surprise pour réagir. Puis il lui lécha l'oeil avec douceur, avant de partir comme il était venu.
Ebahie, la jeune fille resta immobile quelques instants. La main qui toucha son épaule la fit donc sauter de surprise. Elle se releva brusquement, comme prise en faute et croisa le regard curieux d'un garçon qui semblait avoir le même âge qu'elle.
« Tu es aussi une Etoile? Moi j'en suis une. Je m'appelle Ashta, et toi?
- Une Etoile? Qu'est-ce que c'est? »
Il sortit un éclat de miroir et lui montra le signe qu'elle avait sur l'oeil, puis lui mit le foulard rouge qu'il portait autour du cou. Puis il lui montra son propre signe. Mise en confiance, Phoe ne tarda pas à se lier d'amitié avec le garçon, et rentra à regret.
***
Ce soir-là, quand Phoebé rentra à la ville le rose aux joues, on lui annonça que La Madame allait mieux et qu'elle n'était plus en danger. Mais l'enfant pensait à autre chose...
Evidemment, le foulard sur l'oeil suscita des questions, mais elle se justifia en disant qu'elle s'était crevé l'oeil avec un morceau de verre et qu'un gentil monsieur l'avait soignée puis lui avait dit de ne jamais retirer le bandeau.
***
De fil en aiguille et en rencontres, Ashta et Phoebé devinrent meilleurs amis du monde. Mais leur bonheur ne devait pas durer...
***
Un jour, Ashta et Phoe s'installèrent dans l'encoignure d'une porte dans la Ville Basse, tandis que pas loin une fête battait son plein. On entendant quelques notes égarées et des rires bavards comme des gémissements très explicites, que les enfants innocent ne comprenaient heureusement pas encore. (Vous par contre, oui.) Ashta avait décidé de montrer à Phoebé comment faire apparaître des « étoiles », car elle n'avait pas compris qu'être une Étoile lui donnait quelques pouvoirs.
« Regarde. C'est simple, tu tends les mains, et tu imagines qu'un feu est allumé au creux de tes paumes, mais qu'il ne te brûle pas. »
Et sous les yeux ébahis de la jeune fille de 12 ans, le garçon fit apparaître des étincelles d'un jaune pâle. C'était tellement joli que quand elle tendit les mains et fit de même, des larmes coulèrent et rencontrèrent les « étoiles » en un crépitement doux.
« Phoebé! Ne bouge pas, mais arrête les étincelles. Quelqu'un nous regarde. »
Trop émue pour répondre, l'enfant cessa et regarda Ashta avec des grands yeux innocents, consciente à présent d'une présence derrière elle.
Puis Ashta se leva et se dirigea en un acte héroïque et désespéré vers l'inconnu, un homme grand et de haute stature. Et il se jeta dans ses jambes pour le faire tomber, en criant une dernière phrase à Phoebé, alors que son ennemi l'attrapait avec facilité et le maintenait d'une poigne de fer.
« Cours! »
Phoebé se leva, sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, et ses jambes partirent toutes seules, l'emmenant à travers la ville, la perdant et la retrouvant encore et encore.
Elle ne revit plus jamais Ashta.
***
« Joyeux anniversaire, Phoe! Tu as 15 ans aujourd'hui! »
L'adolescente se retourna et jeta un regard énervé à La Madame. Depuis quelque temps la grosse dame attendait avec impatience les 15 ans de sa protégée, et Phoe avait peur de comprendre pourquoi.
« Personne ne sait si c'est aujourd'hui ou demain! Ça fait une semaine que tu me souhaites mon 15e anniversaire! Tu ne peux pas me laisser tranquille avec mes 14 ans? »
La Madame saisit la main de la jeune fille, mais au lieu de lui donner une gentille pression comme à son habitude, elle la pressa violemment et sans gentillesse.
« Tu as 15 ans aujourd'hui et tu commences à travailler pour moi ce soir! » siffla-t-elle. Pétrifiée, l'adolescente sentit le souffle brûlant de la dame et frissonna très lentement, sans répondre. Puis elle se retourna, avec une lenteur calculée et regarda la main de la grosse dame.
« D'accord. Mais tu me donnes un cadeau d'anniversaire alors! Une de tes bagues? »
Un sourire satisfait s'étala sur le visage grassouillet de la femme et elle retira une de ses bagues avant de la passer au doigt de la jeune fille. C'était sa plus petite bague, et elle tenait pile pile sur le doigt de Phoebé. Celle-ci sourit et fit mine d'observer l'effet que donnait la bague sur sa main... puis gifla La Madame de toutes ses forces. La pierre taillée égratigna profondément la joue de la femme. Puis, avec un sourire vainqueur, elle alla se changer pour sa première soirée de « travail ».